
Après plus de trois ans d’une vie paisible passée à Lomé, l’ancien chef d’Etat burkinabè, Paul-Henri Sandaogo Damiba, qui avait renversé le président Roch Marc Christian Kaboré et chassé à son tour du pouvoir par un coup d’Etat en septembre 2022, a été livré le 17 janvier dernier à Ouagadougou par les autorités togolaises. A maintes reprises, Paul-Henri Damiba est accusé par son successeur, le capitaine Ibrahim Traoré, d’être le cerveau de nouvelles tentatives de déstabilisation du Burkina Faso.
Dans l’histoire du continent, hormis le Libérien Charles Taylor qui a été arrêté et expulsé par le Nigeria en 2006, aucun ancien chef d’Etat en exil n’a connu un tel sort. Cette extradition inédite de Damiba a suscité des réactions autant au Togo que dans la région ouest-africaine.
« Comment expliquer ce geste de Faure Gnassingbé ? Est-ce le gage de bon profil pour une acceptation de l’adhésion du Togo à l’AES ? », s’interroge Nathaniel Olympio, porte-parole du front « Touche Pas A Ma Constitution ». Il rappelle que le Togo a toujours offert un refuge à des anciens chefs d’Etat déchus pour une longue durée et qu’aucun n’a jamais fait l’objet d’une extradition. Et de citer le cas pour Mobutu Sese Seko, Ange-Félix Patassé ou encore Henri Konan Bédié.
Du côté de la Côte d’Ivoire, on fait grise mine. A en croire « Africa Intelligence », Alassane Ouattara a peu goûté l’expulsion de Paul-Henri Damiba au Burkina Faso. Les autorités ivoiriennes qui ont accordé l’asile à plusieurs figures burkinabè et maliennes craignent que ce transfèrement de l’ancien chef de la transition burkinabé n’ouvre une brèche délicate en matière d’extradition des anciens responsables politiques et activistes en exil dans la sous-région, en particulier ceux visés par des demandes émanant de l’Alliance des Etats du Sahel (AES).
Une extradition en rappelant une autre, on se souvient qu’au temps fort de la crise ivoirienne, qui a fait plus de 3000 morts, de nombreux Ivoiriens parmi lesquels les hauts dignitaires pro-Gbagbo avaient trouvé refuge au Togo. Parmi ces exilés ivoiriens figurait Moïse Lida Kouassi, ancien ministre de la Défense et de la protection civile sous la présidence de Laurent Gbagbo.
Depuis la chute de Gbagbo, Lida Kouassi et sa famille avaient trouvé refuge au Togo, connu pour être une terre d’accueil et d’hospitalité. Pendant plus d’un an, l’ancien ministre ivoirien vivait tranquillement à Lomé, vaquait à ses occupations et circulait librement pour se rendre au Ghana voisin. Quand, comme par enchantement, au petit matin du 6 juin 2012, Moïse Lida Kouassi a été arrêté de manière rocambolesque et expédié en cadeau à Alassane Dramane Ouattara.
« Il a été arrêté par un puissant commando armé, certains dans deux véhicules 4×4 et d’autres sur des motos. Ils ont perquisitionné pendant une heure chez lui et l’ont amené dans les locaux de la gendarmerie », avait fustigé son avocat, Me Joseph Kokou Koffigoh.
L’arrestation de Moïse Lida Kouassi et son extradition avaient été justifiées par le régime de Faure Gnassingbé par le fait qu’il se livrait à des « activités subversives » visant à déstabiliser le régime d’Abidjan. Des argumentaires que beaucoup avaient eu du mal à juger le bien fondé d’autant plus que Lida Kouassi n’était plus depuis les dernières années aux avants postes du régime Gbagbo.
Les démarches appuyées de son avocat pour plaider devant Faure Gnassingbé, s’étaient heurtées à un mur. Il n’a voulu rien entendre. « Jusqu’au dernier moment, Me Joseph Koffigoh, l’avocat de Moïse Lida Kouassi, l’ancien ministre de la Défense de Laurent Gbagbo, a tenté d’empêcher l’extradition de son client, arrêté le 6 juin à Lomé par la gendarmerie togolaise. Il s’est même rendu à l’aéroport, où se trouvait le président Faure Gnassingbé, pour tenter de le convaincre de surseoir à la décision. En vain. Dans la soirée, Lida Kouassi a bel et bien été extradé vers Abidjan, où il a été inculpé de plusieurs crimes commis pendant la crise postélectorale. Koffigoh, qui dénonce une violation des règles d’extradition et du droit des réfugiés politiques, envisage de déposer un recours devant la Cour de justice de la Cedeao », avait révélé à l’époque « Jeune Afrique ».
Si comme on le voit, Moïse Lida Kouassi avait bénéficié les services d’un avocat, tel n’aurait pas été le cas de Paul-Henri, qui malgré son statut d’ancien chef d’Etat n’aurait eu droit à aucun égard ni à un avocat. Pour quelles raisons ?
Par ailleurs, l’extradition Damiba tout comme celle de Moïse Lida Kouassi en 2012, ont violé la Convention de Genève sur la protection des réfugiés politiques mais aussi le Protocole de la CEDEAO sur l’extradition signé en 1994 entre les Etats. Pourtant, le régime de Faure Gnassingbé a décrété Lomé comme capitale de la paix, de la médiation, du dialogue et de la tolérance.
M.K




