
« Rejaki Tangwena »
Les vautours se disputeront mon corps
Les hyènes suceront mes os dévêtus
Vous ne pourrez m’enterrer à ma mort
Car toutes nos terres ont été perdues
Rejaki Tangwena parla ainsi
Un chef qui n’a plus pour trône qu’un rocher
Et pour royaume qu’un coin dans le maquis
Combien de temps restera-t-il caché ?
Cette terre est à toi, c’est ta fierté
Là où tes fétiches sont implantés
Là où tu as poussé le premier cri
Là où tes ancêtres se sont endormis
Aujourd’hui, vous n’avez plus de maison
Plus rien au monde ne vous appartient
Les plus forts ont triomphé de leur raison
Nous sommes considérés moins que des chiens (…)
Comme l’indique le titre, « Rejaki Tangwena » est une composition dédiée à la mémoire d’un chef traditionnel de la Province orientale de Manicaland au Zimbabwé (ancienne Rhodésie du Sud). Il était connu pour sa résistance et sa témérité durant la lutte pour l’indépendance de son pays. Elu plus tard sénateur, il est décédé en juin 1984 à l’âge de 74 ans et inhumé au cimetière national avec un statut de héros.
Mélodieuse et métaphorique, cette complainte au son de l’harmonica traite de la fragilité de la vie. Elle porte la signature du regretté Ambroise Kossi Ouyi Tassane, une figure majeure de la scène musicale togolaise. Un puriste avec des compositions très enlevées musicalement et des paroles fort pénétrantes.
Le Rossignol des Monts Bassar compte une sobre discographie, mais avec des compositions d’une rare qualité. Le preux que la musique n’a pas enrichi mérite que l’on évoque son parcours. Une grande taille qui incite à voir en lui un basketteur. Des cheveux hirsutes, un menton pointu et de petits yeux surmontés de larges lunettes, Ambroise Kossi Ouyi Tassane est issu d’une modeste famille de Kabou, en pays Bassar, où il a poussé son premier cri le 12 mai 1946. Il y entame son cursus primaire jusqu’à l’obtention de son certificat d’études. On le retrouve après au Collège catholique Chaminade de Lama- Kara (Kara) jusqu’en 1964.
Pour se débarrasser des soirées d’insouciance dues au strict régime d’internat des prêtres catholiques, un condisciple lui apprend à jouer de la guitare. Il en devient un véritable passionné. Passé aussi par le Lycée de Tokoin à Lomé, il conquit son entourage par ses talents artistiques. Toujours flanqué d’une guitare sèche, Ambroise Ouyi comme on l’appelait à l’époque, formait un trio éblouissant avec Julie Akoussah et la nommée Gbedemah, prématurément décédée.
Après « Nawoun Baba », sa toute première chanson, Ambroise Ouyi Tassane enregistre en 1965 « Serpents de la nuit », son premier et véritable succès musical. Une sorte d’appât qui incitait les couche-tard à déhancher toute la nuit. Le Rossignol des Monts Bassar est par ailleurs l’auteur de la chanson « Tu ne m’écris plus », un autre grand succès discographique réalisé en duo avec la regrettée Julie Akoussah.
La chanson : une arme contre les incurables
Exigeant dans le travail, Ambroise Kossi Ouyi Tassane est connu pour son amour des sonorités harmonieuses, des mots qui accrochent. Pour ceux qui l’ont connu, il a toujours orienté sa recherche musicale dans un sens précis : la primauté du tam-tam et de la guitare qui sont ses instruments de prédilection. La raison pour laquelle la musique qui en découle est d’une rare et exceptionnelle qualité. Bien souvent accompagné à l’époque par le groupe Trio Dila Kassa Kassa ou l’orchestre TP Wilkomen Band de Lomé, il a chanté l’amour tout en étant reconnu qu’il ne pouvait réussir dans ce registre comme un artiste français.
Un profil d’artiste engagé et moralisateur
Ni révolte, ni contestation, c’est sur ce prisme que le Rossignol des Monts Bassar avait placé son engagement en musique. Il s’agit autrement pour lui de la description d’une réalité. La plume étant une arme pour l’écrivain, on peut en dire autant du pinceau pour le peintre. Pour ce qui le concerne, Ambroise Kossi Ouyi Tassane s’est servi de la chanson pour lutter contre les incurables. Autrement dit, le nationalisme, le vécu quotidien, la haine, l’injustice qui sont les thèmes explorés dans ses compositions. Connu pour son franc-parler, il était un adepte d’une politique culturelle axée sur la promotion et l’épanouissement de nos potentialités nationales.
Comment expliquer que malgré la maîtrise de leur art, des artistes de la trempe des regrettés Félix Aurélien Boccovi, Julie Akofa Akoussah, Grégoire Essohanam Lawani, Raymond Agboté (Kodjo Janka), Ouyenga Adjalité, Robert Alognon Dégbévi, Lagbema Wen-Nyida Philippe alias Mamo Lagbema ou encore Lucien Ayité Dzinyéfa, Roger Dama Damawuzan, etc., n’aient pu trouver la route de l’Orient ?
Ambroise Kossi Ouyi Tassane a été notamment Chef des programmes à Radio Lomé puis à la Télévision togolaise. Il a également dirigé l’Office Togolais du Disque (Otodi). Vu sur le petit écran dans les années quatre-vingt-dix, il avait été reçu en invité spécial dans l’émission « Télescopie », co-présentée par l’animateur de variétés. Ahadzi Komlan et Gina Lawson.
Egal à lui-même, Ambroise Ouyi Tassane avait pour la circonstance, ébahi les téléspectateurs. « Mon Bon Dieu, je ne veux pas de ton paradis ! Si c’est pour y voir les assassins d’aujourd’hui… », leur avait-il fredonné. Après sa retraite, il vécut pendant de longues années à Strasbourg en France, aux côtés de son épouse, une ancienne enseignante au Lycée de Tokoin à Lomé. Mais en proie à la maladie, l’homme à l’éternel cigare, est retourné vivre jusqu’à l’instant fatidique à Kabou, son village natal en pays Bassar.
Pour une prise en charge des artistes dans le besoin
Faute de soutien, bon nombre de nos artistes, « ambassadeurs de la culture togolaise », tous domaines confondus, sans sécurité sociale, sont passés de vie à trépas dans l’anonymat total. Le monde des arts togolais pleure et se souvient des valeurs sûres de la culture togolaise que furent Georgette Bella Bellow, prématurément décédée le 10 décembre 1973 dans un accident de la circulation, Julie Akofa Akoussah décédée en avril 2007 à Paris, d’Agbéviadé Kossi dit Midi Lackos assassiné le 9 mai 2002, de Félix-Aurélien Boccovi (5 octobre 2008), Kokou Mab, le Collégien de la chanson, Maba Lakougnon, Kodjo Janka, Emile Akakpo, alias Brigadier Zimba, Baudoin Amegee, Kotoko Finiki Magnouleleng Madeleine, Robert Alognon Degbevi, le « Philosophe », Senaya Koffi alias Jimi Hope, Ahiangba Omar dit Omar B… Et le cas d’Ambroise Kossi Ouyi Tassane, parti le 02 mars 2009 à l’âge de 63 ans. Il se rappelle aussi des comédiens humoristes Kokouvito, Agbamekanou, Agbéliklanko, dans le domaine du Concert Party. Il en est de même dramaturges Ahiakpor Koffi « Politicos », François Eklu-Nathey Ablodévi, Agbokou Ahadé Kokou « Ousmane », Atchina Noviti Gaglo, Alfred Dadja Madatina Agbotcho…
Au-delà d’un plaidoyer autour du secteur, il y a juste lieu de rappeler aux décideurs de tous bords qu’il y a une nécessité absolue de « faire de la culture une fonction transversale et structurante dans l’action publique ». Elle est un puissant levier d’accompagnement lorsque toutes les bonnes volontés décident de l’associer à d’autres politiques publiques.
Pris en compte sous d’autres cieux, le secteur culturel a des retombées positives sur l’économie nationale.
© Ekoué Satchivi




