{"id":7228,"date":"2025-01-27T13:30:34","date_gmt":"2025-01-27T13:30:34","guid":{"rendered":"https:\/\/libertetogo.tg\/?p=7228"},"modified":"2025-01-27T13:30:34","modified_gmt":"2025-01-27T13:30:34","slug":"le-vouvoiement-en-ewe-et-en-mina-une-pratique-qui-denature-nos-langues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/libertetogo.tg\/index.php\/le-vouvoiement-en-ewe-et-en-mina-une-pratique-qui-denature-nos-langues\/societe\/","title":{"rendered":"Le vouvoiement en Ewe et en Mina, une pratique qui d\u00e9nature nos langues ?"},"content":{"rendered":"<p>Les langues nationales togolaises, y compris les dialectes, regorgent d\u2019emprunts, de l\u2019Allemand, de l\u2019Anglais, mais aussi du Fran\u00e7ais. On utilise ainsi souvent des termes comme finiki (Pfennig, Allemand), billet deka, eve\u2026 (billet, Fran\u00e7ais), g\u00f4ta (Gutter, Anglais), zingli (shingles, Anglais), ou station (Anglais ou en Fran\u00e7ais : gare routi\u00e8re), etc. sans s\u2019en rendre compte. Ils sont tellement ancr\u00e9s dans les consciences que leur usage dans nos langues nous parait tout \u00e0 fait ordinaire. D\u2019un certain point de vue, ces nouveaux mots et expressions int\u00e9gr\u00e9s dans nos langues les enrichissent, au point o\u00f9, parfois, nous les utilisons en les adaptant \u00e0 nos r\u00e9alit\u00e9s, mais en faisant les accords n\u00e9cessaires pour qu\u2019ils sonnent le plus original que possible : les produits de la marque de bi\u00e8re (biya) \u00ab Djama \u00bb (German, Anglais) par exemple, mais aussi \u00ab Djama noirs \u00bb, expression peu connue de nos jours, qui d\u00e9signait d\u2019antan les terribles soldats africains de la force de police allemande du Togo.<br \/>\nDepuis un moment une forme de vouvoiement en Ewe est apparue au Togo. Il est difficile de donner des pr\u00e9cisions exactes sur le contexte de son expansion. D\u00e9j\u00e0, depuis le d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e 2018, un jeune bloggeur togolais remarquait que : \u00ab le fait m\u00eame [\u2026] de d\u00e9signer une seule personne par \u00ab vous \u00bb semble \u00e9trange \u00bb. Il posa ce constat apr\u00e8s avoir \u00e9chang\u00e9 avec un ami sur le vouvoiement des parents. Il demanda \u00e0 ce dernier s\u2019il tutoyait ou vouvoyait son p\u00e8re. Sa r\u00e9ponse : \u00ab je ne parle pas [le] fran\u00e7ais avec mon p\u00e8re. \u00bb Ce jugement pointant vers le Fran\u00e7ais nous para\u00eet pertinent.<br \/>\nCopie du vouvoiement \u00e0 la fran\u00e7aise, le vouvoiement en Ewe et en Mina, visant \u00e0 marquer du respect \u00e0 l\u2019Autre (3e personne du singulier : il \/ elle), surtout \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, a largement \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 par des journalistes, qui, en animant des \u00e9missions radioactives dans ces langues, ont pris l\u2019habitude de recevoir solennellement leurs invit\u00e9s en les vouvoyant et en s\u2019adressant \u00e0 eux avec des formules de politesse les plus appropri\u00e9es. On peut envisager le contexte des protestations (politiques) contre le pouvoir en place au Togo en 2017 comme un moment important, voire un tournant dans la diffusion de ce genre de vouvoiement. \u00c0 ce jour, les locuteurs des langues, y compris les plus jeunes, se sentent plut\u00f4t \u00e0 l\u2019aise en vouvoyant dans leur pratique quotidienne de la langue. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne touche largement aussi les Togolais de l\u2019\u00e9tranger. Or, cette pratique pose un probl\u00e8me de la ma\u00eetrise des langues nationales au Togo.<br \/>\nUn bref retour dans le pass\u00e9 pour poser le diagnostic du vouvoiement en Ewe et en Mina<br \/>\nUne r\u00e9trospective, c\u2019est-\u00e0-dire un retour dans le temps, s\u2019av\u00e8re importante pour poser le probl\u00e8me et faire un diagnostic succinct. Car ce furent les missionnaires allemands qui codifi\u00e8rent l\u2019usage de la langue ewe, lorsqu\u2019ils voulaient \u00e9vang\u00e9liser les peuples ewe, du territoire actuellement ghan\u00e9en venant vers le Togo actuel. La ma\u00eetrise de la langue pouvait non seulement aider \u00e0 mieux \u00e9vang\u00e9liser les Ewe, mais elle pouvait aussi servir de v\u00e9hicule d\u2019une conscience nationale. Les plus vieux, surtout ceux proches de l\u2019Eglise \u00e9vang\u00e9lique presbyt\u00e9rienne, reconna\u00eetront facilement les noms de certains missionnaires allemands en raison de leurs travaux sur les Ewe : Bernhard Schlegel &#8211; celui qui codifia le premier l\u2019Ewe qu\u2019il consid\u00e9rait d\u2019abord comme une \u00ab langue sombre et difficile \u00bb (1856) -, Jakob Spieth qui \u00e9tudia les diff\u00e9rents peuples ewe, mais aussi participa \u00e0 la traduction de la Bible en Ewe -, ou Dietrich Westermann (linguiste) &#8211; qui travailla intens\u00e9ment sur le vocabulaire et la grammaire ewe, mais aussi sur les Ewe de Glidji. Ce qui pr\u00e9c\u00e8de montre que la question, dont nous traitons, couvre les r\u00e9gions dans lesquelles l\u2019on parle largement le Mina (ou G\u025b\u0303 gbe).<br \/>\nDepuis la francisation du Togo, renforc\u00e9e par les mesures de r\u00e9formes mises en place \u00e0 l\u2019\u00e8re du gouverneur Auguste Bonnecarr\u00e8re, qui voulait faire pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019\u0153uvre allemande dans le domaine \u00e9conomique, mais aussi dans celui de l\u2019\u00e9ducation &#8211; faite \u00e0 travers la langue -, une r\u00e9duction de l\u2019influence ewe a savamment \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e. Pour marquer leur pr\u00e9sence au Togo, les Fran\u00e7ais favoris\u00e8rent la venue de missions fran\u00e7aises qui s\u2019employ\u00e8rent \u00e0 \u00e9tudier les cultures, y compris les langues, des peuples du nord. Gilbert Dots\u00e9 Yigbe, un germaniste, a consacr\u00e9 des \u00e9tudes \u00e0 cette question.<br \/>\nLa construction de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise au Togo se fit sur fond d\u2019une lutte contre le caract\u00e8re germanique du Togo. \u00c0 leur arriv\u00e9e, les colonisateurs allemands, eux aussi, avaient lutt\u00e9 contre l\u2019influence de l\u2019Anglais, alors tr\u00e8s r\u00e9pandue sur la c\u00f4te actuellement togolaise. L\u2019usage de la langue ewe &#8211; langue d\u2019enseignement dans les nombreuses \u00e9coles des villages au temps allemand &#8211; p\u00e2tit de la politique fran\u00e7aise. Cela se ressentit sur l\u2019\u00e9ducation, au point o\u00f9 certains vieux durent exprimer leur m\u00e9contentement dans une phrase bien connue : \u00ab Fransewo gble vi\u2026 \u00bb (les Fran\u00e7ais ont g\u00e2t\u00e9 les enfants).<br \/>\nMais, les Anglais n\u2019\u00e9taient pas mieux trait\u00e9s en termes de repr\u00e9sentation de leur \u00e9ducation : selon certaines opinions &#8211; ici aussi des gens d\u00e9sabus\u00e9s qui s\u2019exprimaient -, ils apprendraient aux enfants le gain facile. Il est vrai que certains Togolais se rendaient au pays du highlife, c\u2019est-\u00e0-dire en Gold Coast, ou au Togo britannique, parfois pour faire de petits m\u00e9tiers &#8211; comme travailleurs dans des champs de cacao &#8211; et revenaient dans leurs villages bien habill\u00e9s et avec un peu d\u2019argent. Les habits \u00e9taient parfois pr\u00eat\u00e9s chez les usuriers, mais cela aidaient \u00e0 s\u00e9duire les jeunes dames. Cette pratique faisait rire des colonisateurs fran\u00e7ais. Mais, il faut se garder de toute exag\u00e9ration, face \u00e0 ces opinions. Elles rel\u00e8vent toutes de l\u2019histoire imm\u00e9diate \u2013 fruit du v\u00e9cu et du ressenti imm\u00e9diats des t\u00e9moins, qui sont plus tard historicis\u00e9s. Elles datent des p\u00e9riodes d\u2019administration anglaise et fran\u00e7aise du Togo.<br \/>\nCela dit, le probl\u00e8me que nous avons soulev\u00e9, n\u2019est pas &#8211; vu sur le long terme &#8211; un probl\u00e8me li\u00e9 uniquement \u00e0 la construction de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise ou \u00e0 l\u2019influence anglaise, venant de la Gold Coast, qui a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente au sud du Togo, de Lom\u00e9 montant vers Kpalim\u00e9 et au-del\u00e0. Mais, ce probl\u00e8me semble une aberration li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9volution des mentalit\u00e9s et, au-del\u00e0, au dynamisme des langues. Il s\u2019agit aussi d\u2019un probl\u00e8me de culture li\u00e9 \u00e0 un manque d\u2019encadrement suffisant des langues au plan national. Sans garde-fous, les vecteurs de ce langage particulier &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire le vouvoiement en question &#8211; se sont sentis libres dans leur inventivit\u00e9.<br \/>\nLe probl\u00e8me de vouvoiement : un probl\u00e8me de grammaire et de conjugaison<br \/>\nEn examinant avec attention le vouvoiement, par-del\u00e0 la probl\u00e9matique des changements intervenus lors de l\u2019\u00e9volution des langues consid\u00e9r\u00e9es, on rencontre rapidement des difficult\u00e9s en lien avec les r\u00e8gles de grammaire, et ensuite de conjugaison. Mais avant d\u2019aborder celles-ci, voyons la fa\u00e7on dont le linguiste D. Westermann d\u00e9crit une salutation en Ewe au tout d\u00e9but du 20e si\u00e8cle, notamment dans sa \u00ab Grammaire Ewe \u00bb, ouvrage classique publi\u00e9 en 1907 : \u00ab Au d\u00e9but d\u2019une salutation, celui qui salue, appelle celui qui doit \u00eatre salu\u00e9 par ce nom [nom de la personne]. Si celui [sic] qui salue, est n\u00e9 le lundi : Adzo, le jeudi : Awo, etc. la personne salu\u00e9e appelle alors le nom correspondant de la personne qui l\u2019a salu\u00e9, afin de r\u00e9pondre \u00e0 la salutation, puis vient la salutation proprement dite. Si l\u2019un ne conna\u00eet pas le nom de l\u2019autre, on lui demande par la formule : \u00ab w\u00f3n\u00e8 \u00bb ! \u00bb. Nous ne savons pas ce que Westermann entend par le terme w\u00f3n\u00e8 (w\u0254le ?) et ne saurions commenter davantage la derni\u00e8re forme de salutation. Mais, l\u2019\u00e9tude de r\u00e8gles grammaticales basiques de l\u2019Ewe, notamment des trois personnes grammaticales (singulier : je, me, moi \/ tu, t\u2019, toi, etc. \/ il, elle, etc., pluriel : nous \/ vous \/ ils, elles, eux, etc.), et la conjugaison nous aiderait \u00e9ventuellement \u00e0 cerner les tenants des techniques de politesse dans la derni\u00e8re langue.<br \/>\nLes bases de la grammaire et de la conjugaison en Ewe avaient \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es depuis le milieu du 19e si\u00e8cle jusqu\u2019au d\u00e9but du si\u00e8cle suivant. Elles sont claires : le singulier demeure le singulier et les formes du pluriel existent aussi. Les conjugaisons se font de fa\u00e7on correspondante.<\/p>\n<p>Dans cette reproduction originale de la \u00ab Grammaire Ewe \u00bb, on retrouve tous les pronoms personnels et leur d\u00e9clinaison respective : moi-m\u00eame (ich selbst), toi-m\u00eame (du selbst) ; lui-m\u00eame (er selbst), nous-m\u00eames (wir selbst) ; vous-m\u00eames (ihr selbst) et eux-m\u00eames (sie selbst), renvoyant respectivement aux pronoms fran\u00e7ais je (ich allemand), tu (du allemand) ; il (er allemand), nous (wir allemand) ; vous (ihr allemand) et ils \/ elles (sie allemand). On remarque imm\u00e9diatement que l\u2019Ewe, elle aussi, a tous les six pronoms personnels classiques et qu\u2019elle permet la conjugaison : nye (je), wo (tu), \u00e9y\u00e0 \/ y\u00e8 (il \/ elle), m\u00edawo (nous), miaw\u00f3 (vous), w\u00f3awo (ils \/ elles).<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s Westermann, \u00ab l\u2019Ewe donne toujours la priorit\u00e9 \u00e0 la personne de celui qui parle \u00bb. Il note aussi qu\u2019\u00ab il est consid\u00e9r\u00e9 comme poli d\u2019\u00e9viter autant que possible la deuxi\u00e8me personne du singulier du pronom personnel ; \u00e0 la place, on dit a\u0283et\u0254, ameg\u00e3 monsieur, a\u0283en\u0254 madame. \u00bb Cela voudrait-il dire que le locuteur ewe \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 poli dans sa pratique de la langue et qu\u2019il n\u2019existe pas par cons\u00e9quence de \u00ab vous \u00bb de politesse en Ewe, voire en Mina ? Dans sa \u00ab Formenlehre \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire sa th\u00e9orie concernant la morphologie de l\u2019Ewe, Westermann n\u2019aborda pas sp\u00e9cifiquement ce \u00ab vous \u00bb, mais \u00e9voqua plut\u00f4t le \u00ab nous \u00bb et le \u00ab vous \u00bb normaux d\u00e9clin\u00e9s dans la construction de phrase(s) : \u00ab m\u00ede, mie sont la forme habituelle, \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif et au cohortatif il y a m\u00ed, mi. \u00bb Notons que l\u2019imp\u00e9ratif exprime l\u2019ordre, alors que le cohortatif plut\u00f4t l\u2019engagement (du \/ des locuteur.s).<br \/>\nCes derniers modes grammaticaux et surtout les explications du linguiste ne donnent pas de pr\u00e9cisions exactes concernant l\u2019usage du \u00ab vous \u00bb de politesse, tel qu\u2019il est en vogue de nos jours. Les explications ne prennent pas aussi en compte la marque du respect aux personnes plus \u00e2g\u00e9es, qui, habituellement, ne n\u00e9cessite pas l\u2019usage du \u00ab vous \u00bb. Par ailleurs, elles n\u2019embrassent pas les genres oraux comme le conte ou le proverbe ewe, dans lesquels le vouvoiement n\u2019existe pas. Mais, fondamentalement, et en dehors du probl\u00e8me qu\u2019il pose, le vouvoiement du genre nouveau, faisant objet de ces lignes, sonnerait bizarrement \u00e0 certains Togolais comme le po\u00e8te Paul Akakpo Typamm, serait-il encore en vie. Nous imaginons le sentiment de fiert\u00e9 qui l\u2019animait lorsqu\u2019il composait son \u00ab Ode \u00e0 ma langue maternelle \u00bb, dans laquelle il magnifie et chante sa si \u00ab belle \u00bb et \u00ab douce \u00bb G\u025b\u0303 gbe, \u00ab Fille tendre et unique De la suave langue Ewe \u00bb.<br \/>\n\u00c9vitant de faire une pol\u00e9mique sur le c\u00f4t\u00e9 sonore du vouvoiement, sans autres preuves, on peut toutefois retenir que toutes les descriptions de Westermann ont l\u2019avantage de nous apprendre de simples techniques de politesse, pourtant pratiqu\u00e9es auparavant : pour saluer son client, la serveuse de bar pourrait par exemple dire \u00ab fog\u00e3 \/ ameg\u00e3 ou fofo \/ fovi, woe z\u0254 \u00bb, la coiffeuse, elle autre, dira \u00e9ventuellement \u00ab davi \/ dag\u00e3, woe z\u00f5 lo \u00bb pour l\u2019accueil, et le passant qui salue la vendeuse au bord de la rue en Mina \u00ab davi \/axoen\u0254, mdo gbe l\u00f3 \u00bb et encha\u00eener avec \u00ab leke o f\u00f5 do\u2026 ? \u00bb, au lieu du \u00ab \u2026leke mi f\u00f5 do \u00bb actuel, etc.<br \/>\nNous lan\u00e7ons un appel aux linguistes, aux germanistes, etc. pour \u00e9clairer davantage l\u2019opinion publique. Nous souhaitons vivement aussi que les compatriotes Togolais prennent conscience du tort fait parfois aux langues maternelles. Dieu seul sait combien d\u2019autres langues sont concern\u00e9es par le probl\u00e8me soulev\u00e9. Ailleurs, la langue nationale constitue un v\u00e9ritable enjeu politique et culturel, qui mobilise tant en interne qu\u2019\u00e0 l\u2019externe. Elle emploie plusieurs personnes et contribue au rayonnement des pays \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Et notre Ewe, et notre Mina ?<\/p>\n<p>Kodzo Gozo<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les langues nationales togolaises, y compris les dialectes, regorgent d\u2019emprunts, de l\u2019Allemand, de l\u2019Anglais, mais aussi du Fran\u00e7ais. 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